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Saint-dié-des-vosges

Plan du Corbusier

 2𓍼appartenir à un lieu

 



Géographie natale et synchronicité

 



C’est une ville de l’Est fine, s’étalant sur un lit spacieux. Les montagnes forment des rebords à son contour, retenant sa chute lorsque les enfants partent. Une certaine sobriété frugale habille ses façades, égaillée d’un peu de rose roche sur les derniers bâtiments historiques. Une fois par semaine, un train parisien surgit aux aurores, sans explication sur cette intervention. Il y a longtemps, le temps d’une vie environ, on retrouva la ville en ruine, après le passage des aviators. Dévastée et vierge de possibilités, la ville attendait qu’on s’accorde sur son avenir. 

Au printemps 1945, Le Corbusier voyage à Saint-dié-des-vosges, sur une invitation de l’industriel Jean-Jacques Duval et de la municipalité, afin de concevoir un plan de reconstruction de la ville. Il envisage une cité-jardin verticale composée de grands bâtiments en béton, disposés en quinconce afin d’éviter les vis à vis et de privilégier la vue sur les jardins. En multipliant les étages, le sol est ainsi grandement dégagé des constructions pour laisser place à de vastes parcs. Il revendique un coût économique et une rapidité de fabrication qui permettra de reloger les habitants rapidement. Le projet est félicité depuis les États-Unis à travers une lettre du président “For American Society of Planners and Architects and International Congress of Modem Architects” adressée aux élus déodatiens.

À l’inverse, les plans font un “bide” auprès des habitants qui tiennent à l’image passée de leur ville.  La vie pavillonnaire vs Immeubles-cités. La municipalité déclinera le projet suite à la livraison des maquettes. Monsieur Jean-Jacques Duval, admirateur du Corbusier, lui proposera à la place, la reconstruction de son usine sur la bases du système « Modulor ». Tout compte fait, la ville fût quand même bâtie en béton, avec une imitation de rose grès, en souvenir de l’image traditionnelle. Les espaces libres sont passés du vert à des zones commerciales abritants des supermarchés déjà désuets (Cora, la Foire-fouille, Action), remplis d’objets neufs en tout genre. Sous côtoyés, ces non-lieux (terme définit par Marc Augé) participent à l’une image d’une « Shrinking City » (ville sur le déclin), où les plus jeunes ne restent pas.

Particules rudes en suspension forment surprenant, un climat propice à l’émergence d’initiatives contraires.

 

OK, les buildings à l’américaine n’ont pas convaincus, pourtant, Saint-dié entretient un lien étroit avec le continent Américain. En 1507, le mot « America », du nom d’Amerigo Vespucci, apparaît pour la première fois sur le planisphère de Waldseemüller, publié à Saint-dié-des-vosges. Depuis, la ville s’auto-proclame « Marraine de l’Amérique » et même… « Capitale Mondiale de la géographie ». Le parfum du rêve américain sur les routes des espaces liminaux articule les caractéristiques antinomiques relatives à l’identité de la ville. Renforçant son lien à la géographie, Saint-Dié accueille depuis 1990, le Festival International de la Géographie. En navigant sur le site du FIG, une discrète synchronicité m’apparue, corrélant mes intérêts avec la thématique 2024, « Terre » :

« Artificialisation, préservation, renaturation, mise en valeur, transitions… La liste est longue des termes qui décrivent l’évolution d’un terrain. Ces mots renvoient à une actualité fournie : débats sur le « zéro artificialisation nette », mobilisations contre des projets d’aménagement, nouveaux dispositifs pour la préservation des espaces naturels et de la biodiversité des sols, recul du trait de côte, gestion des inondations, etc.

Le FIG 2024 veut poser la question de l’usage et de la propriété des terres. Au quotidien, nous utilisons le mot « terre » pour parler de plusieurs choses : à la fois le sol sur lequel nous marchons (et que nous pouvons prendre en main) et le foncier, c’est-à-dire les terrains que nous nous approprions et utilisons. Alors, qui possède et qui utilise les terres, mais aussi l’immobilier ? Qui décide de leur gestion et des activités qui y prendront place (ou non) ? Et en quoi ces questions nous confrontent-elles aux problématiques plus globales, d’échelle terrestre ? »

(Appel à communication https://www.fig.saint-die-des-vosges.fr/)

Saint-dié s’avère lunaire et synchrone. Manifestement, le FIG m’accompagne (à son insu). J’utiliserais donc ses ressources, à distance, pour enrichir mes investigations.

 

 


Dérive mémorielle : Cristina Tolentino
 

 


De retour à Paris, une ville que je porte déjà en mon nom. Une terre qui coûte chère, détenue par le foncier qui s’approprie les sols, l’espace, et par conséquent, les vivants. Du fait de leur condition vagabonde régulière, les vivants-locataires sont plus directement touchés par cette appartenance aux lieux. C’est dans cette perspective que j’apporte un intérêt spontané à l’histoire des lieux qui m’accueillent, de manière personnelle ou professionnelle, et des traces d’objets-rebuts laissés à ces espaces. Ce constat m’amène à réfléchir sur l’inscription personnelle dans ces espaces d’invitation, neutre ou impactante. En soit, la mémoire qui caractérise notre passage Cette mémoire peut être symbolique ou physique : une trace de doigt, une touffe de cheveux, un objet oublié, un tapisserie ancienne. Si ces “Odradek” (mot désignant la forme que prennent les choses oubliés, par Franz Kafka) sont découverts, ils soulèvent généralement des sentiments abjects, symbolisants l’entrave à l’existence d’une nouvelle inscription individuelle. Alors, ils sont jetés, balayés, cachés, enfouis dans des espaces clos, pour laisser place au Neuf. 

Ces traces pourraient s’inscrire dans une forme “d’Art de la Mémoire” (« The Art of Memory » Frances A.Yates, 1966), comme un moyen mnémotechnique apportant une dimension critique et révélatrice à notre présent. Via ces considérations, j’associe “la dérive” comme manière d’explorer les différentes ambiances d’un espace (ou d’une ville), enclenchant un déplacement vagabond, guidé par les sentiments, l’expérience et l’intuition. Les situationnistes incluent “la dérive” dans l’étude psychogéographique « des lois exactes et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus » ( Guy Debord, « Introduction à une critique de la géographie urbaine », les lèvres nues n°6, sept 1955). C’est une démarche que j’utilise, permettant d’élargir la perception, hors des chemins tracés.

Quelques mois après mon emménagement rue Bachelet, dans le 18ème arrondissement de Paris, je trouvais de hauts tabourets de bar dans une bo-brocante de Pigalle, qui me permettraient enfin d’atteindre le fond des placards supérieurs de l’entrée. Lors du rangement des niaiseries destinées à cet endroit, je remarquais que ça coinçait plus tôt que l’avait prédit ma jauge intuitive. Smartbonne m’éclaira la cavité pour l’identification optique de la problématique. Dans l’ombre angulaire du fond - toute seule, apeurée et amaigrie - gisait une pantoufle sans sa jumelle.“Chez moi”, c’était chez elle avant. On pouvait nettement constater qu’elle avait été une belle paire de pantoufles dans ses beaux jours.
Je me rappelais du nom transmit par ENEDIS : Cristina Tolentino. D’une curiosité magnétique, j’entrepris un “stalk” de profil. Des dizaines d’homonymes virtuels ramaient sur les pages, à la surface du visible. Les sources, les lieux et les visages divergeaient.Trouble passeport pour ma zone cérébrale active. Je le sentais, j’avais affaire à une fugitive du virtuel. Oui, vécu ici, puis volatilisée.
Sa pantoufle de cryptide implorait la charité de mon intérêt. Sous mon entrainement à la dérive intuitive, je décidais que demain serait un jour où, sans but précis, cette affaire serait mon fil conducteur. D’une association mentale rapide, le lien avec Cendrillon semblait une piste. Géographiquement, je disposais du terrain de recherche parfait pour une cryptide légendaire : Disney-Montmartre. 


 


Locataire : Identité nomade
 

 


En premier lieu, il convenait d’explorer mon immeuble. Mon propriétaire habite loin. Comme souvent, c’est une agence immobilière qui exerce la passation. L’immeuble n’est pas Haussmanien. Une cinquantaine de logis sont disposés selon un système qui ressemble curieusement aux aménagements du Corbusier. Les premiers étages sont des petits studios sans aucune perte d’espaces, convenables pour des étudiants, jeunes actifs, ou des personnes seules, retraitées. De grandes baies vitrées cernées de bois permettent la sensation d’agrandissement avec une vue dégagée sur une zone végétale arrière, suspicieusement laissée autonome.

Le chauffage est collectif - les fenêtres sont simples de vitrage. Leur taille atypique doit nécessiter une rénovation sur mesure, dont la plupart des appartements n’ont pas bénéficié. La classe énergétique de mon appartement (non-mentionnée dans l’annonce de location, ni lors de la signature du bail) avoisine certainement de F ou G, c’est-à-dire des logements classés « énergivores » et dont la relocation est censée être interdite en 2025. À voir dans une zone immobilière ultra-tendue.

Les derniers étages sont plus spacieux et permettent la vie familiale, comme l’ascension logique de l’existence. Sur une estimation personnelle, 30% de la surface de l’immeuble est vide de but : entrée, cages d’escaliers, couloirs, parking… des mètres carrés artificiels pour le plaisir du vide.

 

Dans les interstices possibles d’utilisation, j’ai trouvé une marge sous l’escalier pour défendre mon vélo. D’autres se sont glissés dans les abysses du parking. Au premier abord, cela n’entrave pas le passage, sauf si l’on ajoute “le passage de la perception visuelle” d’une voisine. Ces voies autonomes n’ont pas la moindre destinée ancrée dans l’échange de services (wifi, dons) et la mutualisation d’appareils (aspirateur, perceuse, fer à repasser). J’ai tâté le terrain dans le hall, lors d’échanges manuscrits anonymement publique. L’état d’esprit s’avère divisé entre, d’un côté : des envies circulaires naissantes et, de l’autre : des habitudes Feng Shui liminales.


La plupart des portes se ferment par claquage sans ré-ouverture. Ce qui constitue une de mes plus grandes craintes. L’intervention d’un serrurier peut monter à trois chiffres sans scrupules. Car “l’interstice” du serrurier, c’est l’assurance de la carte bancaire qui rembourse une partie de la note. L’oeil ouvert au passage je remarquais, un jour, qu’une des portes n’avait pas de serrure. Qui vivrait sans serrure sur sa porte ? Les portes d’entrées n’ont-elles pas toujours eu des loquets, des verrous, des doubles tours, pour assurer la sécurité, la séparation et l’appartenance ? L’appétence entraina ma main vers la poignée d’accès. Je me sentais un instant Pandore. Derrière, à un pas sur la droite, se tenait une seconde porte avec inscrit « Le Jardin arrière » et en face une arche en verre :  un deuxième ascenseur dissimulé. Avec évidence, j’allais emprunter cette machine cachée pour découvrir sa destination. Chiffre 0 actionné, l’ascenseur me déporta. À première vue, c’était un hall, le mien. Analogie du design, bois et marches. Sauf qu’en affutant la vue, les noms avaient changés sur les boîtes.

J’étais en intrusion chez “les autres”, ceux avec qui nous avions inscrit la séparation, et mit en place des communications par transmissions pixelaires. En soit, l’acceptation d’incohérences collectives. Miraculeusement, un voisin entra en chair et en os dans le hall. Attraper un voisin était quelque chose d’assez difficile de nos jours. Il fallait tendre l’oreille fréquemment, derrière les portes, pour espérer en croiser un, pour de vrai.

J’attaquais un échange vitesse speed-dating :


« - Bonjour !
- Bonjour, pardon. - Répondit-il, pour dégager la voie.
- Oh excusez-vous, heu excusez-moi, pardon.
- Pas de soucis.
- La porte peut-être ?
- Non, merci. Bon courage.
-…. »


“Bon courage” était la formule qui m’irritait le plus au monde. Je fis mine de ne pas le prendre mal.


« - Attendez, vous n’entendez pas un bruit la nuit ? - Demandais-je un pied entre lui, l’ascenseur et moi, pour sauver la misère de l’échange.
- Non…
- C’est comme une respiration, ou un appareil, ou quelqu’un qui gémit, je ne sais pas vraiment…
- Ah oui je vois, ça vient des canalisations collectives reliées sous-sol. Il parait qu’ils cachent les Tour Eiffel de la butte dans les anciens vides-ordures. Ils viennent par les accès poubelles du parking.
- C’est ça la porte avec tous les chats à paillettes?
- Oui c’est ça.
- Il y a des gens qui viennent et peut-être, qui vivent là ?
- Ben les stickers se sont pas collés tout seuls… » - Il disparut.


J’hallucinais. C’était qui « ils » ? Illico, je cherchais les escaliers pour accéder au sous-sol qui reliait nos deux immeubles. La porte aux chats à paillettes était une sorte de Pacs visuel atypique de kawaï-brutaliste. Fermée à double tour comme à son habitude, j’inspectais pour la première fois précisément les stickers. Un des chats bizarres tenait dans sa patte une clé qui ressemblait à une Tour Eiffel.

Montée intuitive : je me rappelais un instant des virées en Catacombes, il y a dix ans. Ça doit toujours être pareil aujourd’hui. Là, pendant que nous menons une vie tranquillement, à boire des cafés en terrasse, il y a des gens sous nos pieds, des “Cataphiles” qui investissent la dernière zone autonome temporaire de Paris. Dans ces abysses urbaines, pas d’ondes, pas de règles, et surtout : pas de bruit. Tendez l’oreille, à la surface, nous sommes constamment-inconsciemment dans une pollution sonore. Là dessous, c’est silence-radio C’est ça qui fait perdre la notion du temps, c’est ça qui rends les cryptides accrocs. Ça monte au cerveau comme cinq minutes dans une chambre anéchoïque.

J’ai le souvenir d’avoir entre-aperçu une pièce avec des gens debout, en cercle, les bras en l’air, portant une personne à la seule force du bout de leurs doigts réunis.  Ces abîmes parisiennes provoquent des phénomènes bizarres, dus à des montées d’énergies collectives.

D’ailleurs, il y a quoi sous la butte du Sacré-coeur ?

Catacombes interdites - Jordy Meow

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